LA FILLE

 

 

Une fille s'assied à côté de lui.
Le canapé marron en mousse est tout mou. Il s'écrase sous leur poids et les rapproche.
Elle a une drôle de tête avec des grosses lèvres, des
gros yeux bleus, un gros nez qui coule un peu.
Elle a aussi des gros seins qui tremblent quand elle bouge.
Il ne l'a jamais vue.
Elle vient sans doutes d'un autre CAT.
Tout de suite, elle pose une main sur sa cuisse.
C'est défendu, une fille qui pose sa main sur la cuisse d'un garçon, sans l'avoir jamais vu avant.
Pourtant elle à l'air de s'en foutre.
Elle sourit comme si c'était normal.
A travers son pantalon, il ressent le contour de la main, et puis la tiédeur de la peau de la fille.
Petit à petit, elle remonte vers le haut de sa cuisse.
Plus la main remonte plus il la perçoit bien, son poids, les petits mouvements de ses doigts qui le caressent un peu.
Il bande.
Avec le côté de sa main, la fille lui frôle la bite, toujours sans le regarder, comme par hasard.
Elle doit sentir qu'il bande.
Un doigt de la fille s'avance encore un peu plus loin.
Ses parents lui ont toujours dit de faire attention avec les filles.
Si on les baise, on peut leur faire un enfant.
Ses parents ne veulent pas qu'il fasse un enfant.
"On a bien assez d'un handicapé dans la famille".
C'est super, d'être touché.
Il ferme les yeux, et se laisse aller.
Personne ne le touche jamais. Même sa mère, quand elle lui fait un bisou c'est du bout des lèvres.
La fille a du plaisir à le toucher.
Il a du plaisir à être touché par la fille.
Elle insiste encore un peu plus.
-Il faudrait pas vous gêner tous les deux ! Soyez corrects s'il vous plait. Autour de vous il y a du monde.
C'est l'éducateur de nuit qui les interpelle au passage.
Elle retire sa main d'un coup.
-Si vous commencez de cette façon là, vous aurez vite des problèmes. On est arrivé ce matin, et je vous trouve déjà en train de prendre le Centre pour un boxon. Chapeau !
Le type est tout grand tout maigre, avec un long visage triste.
Il sent pas bon.
Les gens ont des odeurs.
Il pourrait presque les reconnaître à leur odeur lorsqu'ils s'approchent.
La fille a une chouette odeur.
Une odeur qui donne envie de frotter.
Des que l'éducateur a tourné les talons, elle remet sa main.
Cette fois, elle la pose carrément sur la braguette.
La toile du jean est épaisse et gène le contact.
Pour compenser, il enfonce très fort la main de la fille.
Elle le serre.
Les autres, les "nuls ", les ignorent complètement.
Il n'a rien à voir non plus avec eux.
Ce sont des bons à rien.
Sa mère elle même, dit que ce sont des bons à rien.
On ne peut pas leur faire confiance.
Lui c'est pas pareil.
Il sait même compter, et lire les titres des revues.
En plus il travaille à la cuisine du CAT.
On lui donne des responsabilités.
Chaque matin, il prépare les petits déj.
Et puis pour les omelettes il est le roi. Il les retourne d'une seule main dans la grande poêle.
L'éducateur s'est tiré préparer les médicaments du soir
Les nuls sont presque tous partis au pieu.
Ceux qui restent s'en tapent, de leurs touchettes.
La fille en profite.
Elle glisse ses doigts entre les boutons de la braguette.
D'abord, ils se posent sur le caleçon, puis le majeur de la fille trouve le passage, et s'insinue jusqu'à sa bite.
Elle le tripote.
Il a peur que l'éducateur revienne.
Ca craint
Il pourrait tout dire à sa mère.
La fille à fermé les yeux.
Elle prend son pied.
Sa mère serait furieuse de voir une fille prendre son pied avec lui.
Elle n'a jamais pris son pied avec lui .
Elle ne doit même pas pouvoir s'imaginer que quelqu'un prenne son pied avec lui.
Il est content qu'une fille prenne son pied grâce à lui.
La fille porte un bermuda fleuri moulant. Impossible de regarder dessous pour voir sa chatte.
Les chattes des filles, c'est pas beau et c'est beau.
Avant, il est sorti avec une qui lui montrait tout quand elle allait aux chiottes.
Il la suivait, et puis elle lui montrait.
Il sait toujours pas pourquoi çà lui faisait plaisir de regarder. Ce n'est pas beau du tout. Pourtant, il se privait pas et il aimait vachement..
C'est toujours bizarre les affaires de chattes.
Là, pas question. La chatte est planquée dans le bermuda.
Tant pis.
Il la verra un autre jour.
En attendant, il se laisse tout faire.
La fille s'agite.
Pendant qu'elle le caresse, il pense à des choses.
Tout se mélange, le plaisir et les choses auxquelles il pense.
Il pense à la bouche de la fille.
Il pense à la nuit qui descend de l'autre côté de la fenêtre.
Il imagine la bouche de la fille sur sa peau.
Ses grosses lèvres sont douces.
Elle sont tièdes.
C'est con la nuit qui tombe sur la campagne.
Y'a rien du tout.
On se fait chier à la campagne.
Heureusement qu'il y a les lèvres de la fille.
Les lèvres de la fille se promènent dans sa tête.
Ca compense.
Les autres ont pu choisir.
Certains sont partis jusqu'en Espagne.
Lui, on lui a pas demandé son avis.
Sa mère a dit "à la campagne".
Comment contredire sa mère ?
La fille accélère.
Elle lui a passé deux doigts sous le slip.
Tout le canapé bouge.
Il voudrait se coucher sur le canapé sur la fille.
On n'a pas le droit de se coucher.
Alors il appuie sa tête contre elle.
Ses joues deviennent écarlates.
Il a le cœur qui cogne.
Il met une main sur un sein de la fille.
Tous les deux sont seuls au monde.
Personne ne s'occupe d'eux.
Les gugusses se concentrent sur l'écran.
Ce sont des fans.
Des intoxiqués plein pot.
Ils ne voudraient pas en manquer une miette.
Heureusement que l'éducateur les récupère avant, sinon, ils seraient toujours en place au petit matin.
Sa main glisse sur le sein de la fille.
Elle explore le sein de la fille qui se colle encore un peu plus contre lui.
Chaque année, on l'oblige à partir avec des gugusses.
Marre des gugusses.
Marre des profonds.
Les gugusses ce sont des profonds.
Ca rigole pas tous les jours…
Et ses parents qui voient rien du tout, qui comprennent rien du tout.
Il touche le bout du sein de la fille.
Son cerveau se vide de bonheur.

La main de la fille s'active super bien.
Il sent le jus qui va gicler dans sa queue.
Attention danger.
Il resserre ses cuisses et écarte la fille.
Aussitôt, elle se crispe sèchement.
Son corps se raidit.
Son visage se tend.
Elle se met à brailler comme une folle en se cramponnant à l'accoudoir du canapé.
L'éducateur débarque aussi sec :
-Qu'est ce que c'est que cette zone ? Je croyais vous avoir demandé d'arrêter. Vous commencez à bien faire, non ?
-C'est la fille…
-C'est la fille, c'est la fille, n'importe quoi. D'abord, la fille elle s'appelle Martine. Ensuite, si elle est dans cet état, ce n'est sans doutes pas par hasard. Il va falloir que tu m'expliques.
- J'explique quoi ? Je lui ai rien fais, moi, rien du tout.
Dérangés par le remue-ménage, les gugusses se sont tous retournés.
Ils le regardent sans comprendre.
Un gugusses ça ne comprend jamais rien.
Pourquoi ils le reluquent comme çà, ces nuls ?
- Vous m'avez jamais vu crétins ?
Son père dit souvent crétin quand il l'engueule.
Et l'éducateur qui reste planté sans un mot.
Et la fille qui continue à brailler.
Et les gugusses qui le fixent les yeux vides.
L'air est devenu irrespirable.
Y'a plus qu'à se barrer de là vite fait.
Il ouvre la porte à la volée puis claque le battant derrière lui.
Un muret de pierre longe le bout de la terrasse.
Il s'y assied furieux.
Ce séjour de merde commence mal.
Et tous les problèmes qui vont être pour lui.
Sur qu'il en prendra plein la gueule tout à l'heure, de la part de l'éducateur, puis de la directrice. Peut-être même qu'elle téléphonera à ses parent pour leur expliquer ce qui s'est passé et le virer.
La honte.
Pour finir, en prime, il aura droit à une scène de sa mère.
Pourtant, il n'a rien fait du tout.
C'est la fille qui est venue le tripoter.
Une pute.
Il le lui avait même pas demandé.
Qu'est-ce qu'il y a de mal à se laisser branler par une fille ?
Tout le monde lui dit que maintenant il est adulte.
Faudrait savoir.
Les adultes organisent leur vie à leur idée, les adultes logent chez eux, les adultes couchent à deux dans un seul lit, alors pourquoi pas lui ?
Il regarde à travers les vitres ce qui se passe dans le salon.
La fille s'est calmée, mais son visage reste défait par les larmes et la crise de nerfs.
L'éducateur lui a passé un bras autour du cou.
Il lui caresse les cheveux avec de la tendresse.
Les gugusses ont retrouvé leur télé.
Y'en a pas un qui a bougé pour le défendre.
Ce sont des grosses brèles.
Si au moins ses potes avaient été là.
Tu parles !
Eux, ils sont pas venu à la campagne.
Ils n'en voulaient pas de la campagne, et leurs parents les ont écoutés.
Ils sont partis dans des super endroits.
Sa mère, tout ce qu'elle à trouvé a en dire, c'est " eux c'est eux, et toi, c'est toi ".
Résultat, ils sont que trois de son CAT inscrits pour ce séjour, lui, Maxou le fils du Président, et le gros Marcel.
Quel tableau !
Pour être bien entouré, il est bien entouré !
Maxou, est presque sourd, presque muet, et presque aveugle. Il vit assis en se balançant à longueur de journée, sans rien foutre.
Les moniteurs d'atelier râlent. Ils disent que ce n'est pas un vrai travailleur de CAT.
Ils disent que s'il n'était pas le fils du Président, il aurait été viré depuis longtemps.
Le gros Marcel, lui, c'est un dangereux.
Quand il se met en colère, impossible de le retenir. Il cogne comme un malade.
Il fait peur.
Le gros Marcel est foldingue.
Alors, parfois, on l'expédie à Pierrefeu, en ambulance.
Il en revient abruti de médicaments.
Il n'est plus capable de rien pendant un temps.
Il roupille.
C'est ce qui se passe en ce moment.
Il roupille toute la journée.
Voilà pourquoi il a échoué là.
La fille s'est incrustée entre les bras de l'éducateur.
On dirait une moule dans sa coquille.
Elle prend son pied.
L'autre aussi peut-être.
Il la serre gentiment, la tripote.
Pourquoi se gêner ?
Il pourrait lui mettre la main tant qu'il y est.
C'était peut-être son idée depuis le début.
Et puis, s'il faut, pendant ce temps, elle le branle.
Elle sait s'y prendre.
Placés comme ils se trouvent, on voit rien.
Cà n'a pas d'importance.
L'éducateur peut faire ce qu'il veut, lui.
Personne viendra l'interrompre.
Il aura toujours raison.
Un éducateur a toujours raison.
Toi, en face de l'éducateur, tu n'as qu'à la fermer.
C'est pas juste.
Dans la vie, on devrait toujours pouvoir se défendre.
Des saletés de fourmis noires se poursuivent sur le muret. Elles filent plein pot à la queue leu-leu en trimbalant des trucs.
Il en écrase une avec son pouce.
La carapace de la fourmi claque sous sa peau.
Il l'écrase davantage.
La fourmi devient une simple trace sur le muret.
Autour, les autres fourmis continue comme si rien ne s'était passé.
Il contemple la tache, puis les fourmis qui filent, et puis son pouce souillé.
Il ne voudrait pas être une fourmi.
N'importe qui pourrait l'écraser n'importe quand.
Il saura se débrouiller dans sa vie pour ne pas être une fourmi, pas comme les gugusses.
Ceux-là, ils ne seront jamais autonomes.
L'éducateur l'a rejoint sans qu'il l'entende venir.
Il l'aperçoit soudain tout près de lui, immobile.

-Tu peux être fier de toi. A présent, elle est dans un drôle d'état Martine ! J'espère que tu t'excuseras.
Au CAT il y a aussi une Martine.
Tout le monde la surnomme Tétine.
La pleine lune se trouve juste derrière le crane de l'éducateur.
Dans les églises, les saints ont souvent des auréoles derrière leur crane.
L'éducateur de nuit a une auréole.
Martine a des beaux seins.
Comme dans une église.
Rien à dire.
Il en sourit.
L'autre n'apprécie pas.
-Ce n'est pas drôle du tout. Gardes tes sourires pour une autre fois. Je t'ai parlé. J'attends.
Et bien, qu'il attende.
Que lui raconter de plus ?
Que la fille est tarée.
Que c'est elle qui le branlait.
Qu'elle s'est mise à hurler sans raisons
Elle le branlait, et puis elle a hurlé, c'est tout.
-J'ai pas bougé, moi. Je lui avais rien demandé. Elle s'est assise et elle a posé sa main sur ma bite, voila.
-A qui voudrais-tu faire croire cette histoire ?
-Mais puisque c'est vrai…
Une fourmi s'est pommée sur son bras nu.
Elle le chatouille vaguement avec ses pattes.
Il l'expédie dans la nature d'une pichenette.
Ca commence à faire.
Cette histoire à la con a trop durée.
Il est fatigué.
Si l'autre le cherche il va le trouver.
Sa colère monte sans qu'il essaye de la freiner.
Elle l'envahit par grosses bouffées.
Le type ne voit rien venir.
-Ce qui s'est passé est grave. On n'a pas le droit de forcer une femme à des rapports de sexe. Tu pourrais te retrouver en prison.
-C'est faux! C'est faux ! C'est faux ! Je ne l'ai pas forcée du tout.
Voix sifflante dans les aiguës.
Mains qui tremblent.
Il va se le faire.
L'éducateur saute en arrière.
Trop tard.
Saisit par l'encolure, il se fait secouer à tout va.
-Lâche moi immédiatement. Lâche moi je te dis ou tu le regretteras.
Tous les deux s'effondrent sur le sol.
Grognements et souffle court.
Vitesse grand V, le type lui place une clé au poignet.
La prise fait terriblement mal.
Impossible de lutter.
L'autre doit pratiquer le judo ou quelque chose de ce genre.
C'est pas la peine d'insister.
Il se relâche, abandonne.
Des aiguilles de pin pénètrent sa peau à travers le tee-shirt.
Un animal s'enfuit tout près en bousculant les fourrés.
Sa colère est partie comme elle était venue.
Une boule gonfle dans sa gorge.
Il sent monter les larmes.
Ca le fait chier d'avoir des pleurs aux yeux comme un minot.
Personne ne l'écoute. Personne ne le croit.
Même pas sa mère.
L'éducateur est de nouveau sur pieds.
Il remet de l'ordre dans ses vêtements, le regarde puis hausse les épaules.
-Je te l'avais dit que tu allais le regretter.
Et en plus il la ramène, il se fout de sa poire.
Comment faire pourtant ?
-Tu te rends compte de ce qui vient de se passer ?
Il va falloir que je raconte tout à la directrice. Elle sera mise au courant des demain matin. Pour l'instant reste dehors le temps de te rafraîchir les idées. Ensuite, tu iras te coucher directement. Tu en as assez fait pour ce soir.
Sa voix est lente, sérieuse.
Il parle sur un ton inquiétant.
Quand il a fini, il se barre sans se retourner.
Les gugusses de la télé, ne se sont pas aperçu de ce qui se passait.
Ils attendent face à l'image, perdus dans leur tête molle.
Ils sont heureux comme çà.
L'avantage d'être gugusse.
Lui n'en a pas le droit.
Il faut qu'il assume sa vie.
Resté seul sur la terrasse, il pleure pour de bon.
Pas moyen de se retenir.
Pourquoi est-ce qu'il pleure?
Un adulte ne pleure pas.
Son père ne pleure pas.
Comment s'arrêter de pleurer.
Il se mord la lèvre inférieure à se faire saigner.
Aux alentours tout est triste.
Même le clair de lune trop bleuâtre
Même les arbres en ombres chinoises
Même les cris rauques des oiseaux de nuit.
Et puis l'odeur de la lavande l'écœure.
Il déteste l'odeur de la lavande.
Sa grand-mère en foutait partout dans les armoires à vêtements.
Il détestait cette grand-mère autant que sa lavande.
Elle se fichait de lui.
Elle se fichait aussi de ses parents.
"Dire que vous vous êtes mis à deux pour fabriquer un tel chef d'œuvre. Bel exploit !".
Quand elle est morte, il n'a pas voulu aller à son enterrement.
Il sèche ses yeux du revers de la main.
Sa tête lui fait mal.
C'est chaque fois pareil après une contrariété.
Quand il s'en plaint, on lui dit " n'y pense pas ".
D'ailleurs, lorsqu'il a un problème, c'est pas souvent qu'on l'aide. On lui dit " n'y pense pas ", et on passe à autre chose.
Subitement, il a envie de pisser.
Les chiottes extérieurs sont au bout du bâtiment.
Il a du mal à marcher pour y aller.
Un drôle de petit vertige le fait zigzaguer.
Il est obligé de s'appuyer au mur un moment..
Pourquoi ne pas pisser contre un arbre ?
"Je t'interdis de faire pipi contre les arbres quand il existe des toilettes à proximité. Admettons que soixante millions de français fassent pipi contre les arbres, çà serait joli !"
Il imagine tous ces millions de français faisant pipi contre des arbres.
A l'angle des sanitaires, il butte sur le local à poubelles.
Un amas de conditionnements vides en déborde.
Ce sont des cartons d'épicerie, des cagettes à légumes, des papiers d'emballage…
Comme au CAT parfois.
Au CAT, le cuisinier s'appelle Marc.
Un gros bonhomme tout rose.
Il l'aime bien.
Parfois Marc lui fait brûler les emballages le soir, lorsqu'il y en a trop.
Pour les enflammer, il utilise le Zippo de ses 18 ans.
Un cadeau de son père.
"Maintenant tu es majeur et par conséquent raisonnable. Tu as le droit de porter sur toi un briquet et
un couteau. Mais attention, briquet ne signifie pas autorisation de fumer."
Majeur et raisonnable…
Mais tu as pas l'autorisation de fumer.
Mais tu peux pas draguer.
Mais tu peux pas partir en vacances comme tu veux.
Majeur et raisonnable quand çà les arrange.
Les emballages perdus traînent en vrac.
Pour que le feu soit fort, il faut les empiler correctement.
Il prend son temps.
Marc lui a expliqué qu'il devait disposer le papier dessous, puis les cagettes, puis les cartons.
A l'intérieur du bâtiment on n'entend plus rien depuis un bon moment.
Chacun pionce de son côté.
La nuit s'est installée dans les chambres.
L'éducateur n'a pas vérifié son retour.
Il l'a oublié dehors.
Un peu plus oublié, un peu moins oublié, quelle importance ?
Quant tout est prêt, il approche tranquillement son briquet de la base du tas.
D'abord, juste quelques petites flammèches gigotent.
Puis le bois des cageots grésille fissa.
Bientôt, la maison sera transformée en cendres.
Bien fait pour leur tronche
On l'a cherché, on l'a trouvé.
La fille est une pute.
Elle a les mains douces.
Ce sont des mains qui donnent du plaisir.
Est-ce que les mains des putes donnent toutes du plaisir ?
Sa mère lui a expliqué que la plupart des filles sont des putes.
Qu'elles essayent de le faire marcher.
Qu'elles "mentent comme elles respirent".
Cette fille là, c'est une pute qui lui a donné du plaisir.
Les flammes grimpent au mur.
Le cercle de lumière s'élargit.
Les planchettes de bois crépitent en chapelet.
Elles balancent des geysers bleus et des gerbes d'étincelles.
Progressivement , la violence du feu le repousse vers la forêt.
Sa mère n'est pas une pute.
Sa mère est une mère.
Elle a raison
Les mères sont comme les éducateurs, elles ont toujours raison.
Les mères ont raison, mais elles ne donnent pas le plaisir que donnent les putes.
A chacun sa place.
Les volutes de fumée deviennent des masques qu'il reconnaît.
Ils grimacent, se tordent, l'interpellent.
Bientôt, le bâtiment entier cramera.
Et la fille pute parce qu'elle a menti
Et l'éducateur de nuit qui a refusé de le croire
Et la directrice pour qu'elle ne téléphone pas à ses parents
Et les gugusses avec qui on l'oblige à vivre
Et Maxou, le nul des nuls
Et le gros Michel, le foldingue.
Dorénavant, il organisera sa vie seul, sans eux.
Il se mariera avec une fille qui ne sera pas une pute, mais qui saura le faire bander quand même.
Il aura des enfants.
Il habitera dans sa maison, parmi les gens.
A présent l'incendie atteint la toiture.
La nuit n'est plus la nuit.
On dirait un bain sanglant.
L'air vibre et souffle.
Une giffle brûlante lui coupe la respiration.
Comme un feu de la Saint-Jean allumé pour des morts.
Comme un volcan de fin du monde.
Du côté des chambres, on commence à bouger.
Des volets claquent, des fenêtres s'éclairent.
Des gens courent.
La sirène d'alerte du village sonne trois fois.
Fallait-il cela pour qu'on s'intéresse à lui…
Fallait-il cela pour qu'on l'aime ?
Il voudrait qu'on l'aime.
La fille était une pute, mais il aurait peut-être pu l'aimer.
C'est trop tard en tout cas.
Il jette un dernier regard sur le brasier, puis s'éloigne péniblement entre les arbres.
Malgré le clair de lune, on n'y voit pas grand chose.
Chaque cailloux, chaque souche devient un piège.
En s'enfonçant dans la forêt, il tombe, tombe encore.
Peu importe.
Sa mère l'attend.
Elle est sévère et exigeante, mais c'est sa mère.
Cette fois ci, il va lui parler de ce mariage qui le fait tant rêver.
Cette fois ci, il va oser lui dire, qu'il voudrait qu'on l'aime.