A MOTS PERDUS

 

1

 

L'homme a perdu les autres
Un par un
On aime encore
on n'aime plus
On veut encore
on ne veut plus
et c'est le début de la fin
L'homme a perdu les mots
Ils ne servent à rien
L'homme a perdu le temps
quelque part
dans un désert
peuplé de vieux restes d'images

 

2

 

Pieds nus
trempé
le buste replié
Il enserre ses genoux des bras
En appuyant
sur eux
son visage incliné

Une pluie violente
cingle les ultimes feuillage
Déborde des chenaux
en cascadant
Va gonfler
Des ruisseaux torrents

Posé sur le trottoir
passif
Il s'offre
à l'eau dégoulinante
Se liquéfie en elle
Devient l'averse qui l'étreint
avant de s'écouler
vers l'asphalte brillant

Tout est si simple
Sa pensée
a fini
par se taire
Puis par se disloquer

Il n'est jamais né

 

3

 

Les passants
sous leurs parapluies
sont attentifs à l'ignorer
Les passants
sous leurs parapluies
vont et viennent
en parlant d'autre chose

J'en discuterai avec Pilou
As-tu fais ton loto
Triste journée pour la saison
Comment va ta mère
Pense à prendre le pain
Le pain
Ta mère
Loto
Saison
As-tu fais ton Pilou
Tchao petit frère

Il n'entend pas
les paroles des gens
Ni l'avion tout la haut
Ni les autos
Ni les télés
Ni les livreurs énervés
Ni les ménagères
de moins de cinquante ans

Loin les autres

Il les a
dissociées de sa vie
ces marionnettes grises
qu'un artiste
malin
semble animer
à sa façon
en se frottant les mains


 

4

 


L'homme vogue
dans un ventre gonflé
De liquides très doux
De tendresse oubliée
d'amour total

Il est devenu le rocher
Le caillou
Le grain de sable

Il fuit
dans l'infini
la matrice des choses
en se laissant porter
explorant le silence
de ce lieu
beau et pur
parcouru de courants inconnus
où des appels sourds
qui ne sont pas des sons
l'attirent
et le provoquent


 

5

 

Assis sur les talons
Les yeux fixe
Le corps bloqué
C'est un vieux guerrier
égaré
perdu pour le combat

Pas de caddy pourri
Pas de corbeille
à mendier les pièces
Pas de vieux sacs plastiques
chargés de ses secrets
Pas de litron vidé
Pas de chien
Pas non plus de projets
Rien que lui
Quelque part
Dans la pluie et le soir

Les bonnes gens
rentrent chez eux
en se hâtant
Une pénombre sale
se répand dans la rue
Seul
il s'endort
tout doux
sans s'en apercevoir

 

6

 

Musique
Furtivement
En arrière plan
En contre-champ
Contretemps
Contrespoir
Musique

Quelque chose se passe
Des manège vieillot
tournicotent en grinçant
Et puis l'accordéon
et la valse incertaine
Et des gens
qui le frôlent
le piègent
l'entraînent
Et la valse s'efface
Et la valse se tait

Il a juste huit ans
Il a peur
Il crie
mais ne peut pas s'enfuire
et appelle sa mère
à pleine voix
Maman
A pleine voix

 

7

 

Quelques fenêtres
restent éclairées
Un feu orange
clignote
Des néons obstinés
irisent
le mouillé
Inutiles
Trop présents
Gavant l'ombre
d'éclats provocants

Parfois des phares
flashent l'homme
d'un coup
en l'installant pleine lumière
Semi-gisant
drapé
dans des tissus trempés
Pauvre statue
mortuaire

 

8

 

Des bruits de voix
Au loin
Et puis des pas
qui claquent
Pas à pas
Pas Pas
Pas
Pas
Dedans dehors
Dehors dedans
De plus en plus fort

Ils résonnent
entre les immeubles
assoupis
lui font mal
l'agressent
frappent ses tempes à coups de poings

Des pas
battant la nuit
Ceux d'autrefois
Ceux de toujours
Des pas
Tout près des siens
Le gamin affolé
Se débat
Alors
Une main
lui écrase la bouche
L'étouffe
sous sa paume salée

Instant d'angoisse
De détresse éperdue

Les pas s'éloignent
brouillés
S'éteignent
après l'avoir largué
sur le trottoir désert
En lui laissant ses obsessions
Comme des cicatrices

Le temps gelés
de sa petite enfance
le plombe
sans recours
dans sa fatigue d'être

 

9

 

Il faut partir monsieur
Impossible de rester là
Une femme s'adresse à lui
Energique
sure d'elle
En le pointant
du doigt

On lui ouvre la porte
Et on le pousse
un peu
Il hausse les épaules
s'ébroue
le regard vidé de fatigue

Dépêchez-vous monsieur
Vous bloquez l'entrée du magasin
Je vais vous aider à vous lever

Quelqu'un a déposé
un sandwich
dans sa poche
en lui murmurant
à mi-voix
Vous le mangerez à midi

Les uns s'agitent
D'autres le touchent
Il ne supporte pas
qu'on le touche
et se jette en arrière
Proteste
Grogne

Qu'est-ce qu'il a le monsieur

Rien du tout
Il n'a rien du tout
Il va très bien
le monsieur

Dis au revoir au monsieur

 

10

 

L'homme s'écarte
péniblement
en titubant un peu
Machine déglinguée
Cahotante
Qui peine
à se remettre en route

Les boutiques ouvrent
Une à une
Des gens s'affairent
à préparer la nouvelle journée
Grondements
des rideaux de fer
raclant dans leurs rails
Concert de voix tranquilles

Il s'éloigne
droit devant
De son mieux
Maugréant
des paroles en vrac
destinées
au mur qui bouge
Ou à autre chose
Pas à quelqu'un
en tous cas
Il n'a rien à dire à quelqu'un

 

11

 

Ses doigts
s'accrochent péniblement
aux façades d'immeubles
Elles tremblent un peu
ou lui peut-être
Ou bien encore
la nef d'autrefois
qui frissonne
et qui vibre
dans le déchaînement
des orgues
enchantées

Une prière de son enfance
lui revient
comme une litanie
Je vous salue Marie
pleine de grâce
vous êtes bénie
entre toutes les femmes
Il la répète dans sa tête
Il la murmure
La crie tout bas
La psalmodie
A mi-voix

Une prière
ou une clé

Grand soleil
Tendre lumière du matin
Adieu la pluie
La ville
lavée de propres
a repris ses couleurs

Je vous salue maman
Pleine de grâce
Vous êtes bénie
entre toutes les femmes

 

12

 

Cette prière magique
au village d'avant
elle sentait l'encens
et peut-être l'espoir
Elle se répercutait
Voltigeait
de la nef
au transept
Se répandait
comme une marée haute
avant de rebondir
à briser les vitraux
Je vous salue
maman
Pleine de grâce

Il était une fois
une prière
Qui dansait
dans les encensoirs
S'envolait
des grandes orgues
Se fondait
avec des voies d'anges
entonnant
sous les voûtes
leur long cantique
miraculeux
Se confondait
à la femme
agenouillée à ses côtés
qui lui souriait
par instant
puis
lui caressait
les cheveux

Nostalgie
Traces vaines
gorgones
sculptées en bas-reliefs
aux cimaises
des colonnades
Chapiteaux grimaçants
Transparences multicolores
projetées des rosaces
pour inscrire
sur le sol
un messages troublants

 

13

 

L'homme s'avance
Tant bien que mal
Les pieds traînant
le dos courbé
Son vieux veston
Pend devant
Pend derrière
tel un drapeau
en berne
qui aurait pris l'orage

Grand
maigre
Il a un visage trop long
le teint papier mâché
Des yeux sombres
Et quelques mèches
de cheveux fatiguées

Il grommèle
A mi-voix
puis hausse les épaules
Brandissant l'index
en protestant
parfois

Les bonnes gens s'écartent
Sans autres commentaires
Il est pareil
qu'eux
Mais aussi autrement
Il inquiète
Surprend
Et
Chargé de mystère
les culpabilise
en passant

C'est ainsi
C'est sa vie
Un point de non-retour
Un envers effacé
Un contraire
de discours

L'homme ne reviendra plus
en arrière
Car il sait
à présent
Face à l'ordre des choses
Face
à la machine
à broyer
Que rien ne sert à rien
et pas même
espérer

 

14

 

Parvenu à la mer
Il s'étend
sur un banc

Elle est là
Droit devant
A 2 pas
A toujours
A une île
déserte
qui émergerait
d'un roman
A Robinson
peut-être
A ces bateaux fantôme
de toiles
et de bois
croisant
puis recroisant
avant de découvrir
Au-delà des pièges tendus
des faux amis
et des coquins
Le pays de leur destin

Quelques embruns
l' atteignent
Se posant
Sur son nez
Sur ses mains
Sur ses pieds nus
Raidis de froid

Saoulé par le vent coupant de l'hiver
Il s'égare
Dans l'odeur agressive
Des algues et du sel
Dans les galets qui roulent
Tout en s'entrechoquant
Dans les coquilles inhabitées

La plage
prend une allure lunaire
Pleine de dunes
De trous d'ombre
Et de solitude

Quelque part
Pas très loin
Il devine le bout du chemin
dans les derniers reflets
du jour crépusculaire

 

15

 

Elles sont perdues
Les années écoulées
Et celles à venir
aussi

Tous ceux qu'il a aimés
lui ont lâché
la main
Ou bien c'est lui peut-être
Ou bien il n'en sait rien

Laissé pour compte
comme un écho
qui faiblit et s'éteint
Il attend
Planté au cœur de l'univers
Entouré
de cadavres d'étoiles
Dans ce Lego
d'astres inconnus
qui se fait
et qui se défait

Il regarde ses peurs
Ses espoirs d'autrefois
ses anciens combats
oubliés
sur la grève
dans le reflux du temps
Et il écoute battre
les vagues