LE POINT DE FUITE

 

Du néant de l'avant
au néant de l'après
il n'y a qu'un semblant de vie
une illusion du temps
un morceau d'infini
un peu de gris entre deux nuits


1


Grondements
faux silences
cavalcades de feu
qui dansaient sur les choses
Sons étranges
ni de dedans ni de dehors
affolant l'univers dans leurs filets stridents
Lumière filtrée de gris
droit descendue du nord
Et des nuages noirs qui roulaient sans pleuvoir
et des oiseaux perdus
et un grand désespoir
L'odeur du feu vomie
du coeur de la matière
l'odeur du dernier soir
quand se défait le monde
et que les êtres meurent
Des gens fuyaient partout
sans chercher à comprendre
Le sol était pris de tempête
Les maisons s'effondraient
en grondant lourdement
et la poussière giclait des champs
Bientôt plus de passé
bientot plus de futur
Le vide seulement
avec la fin des temps


2


Assis dans l'herbe rèche
dos au mur
coeur à nu
l'homme n'était plus rien
Il regardait sans voir
en serrant sa tête à deux poings
et frissonnait
Etait-ce le matin
ou était-ce le soir?
On entendait le glas
battant dans les lointains
des chiens qui aboyaient
des grincements des pleurs
les mille bruits que crée la peur


3


Et alors ce gamin
venu de nulle part
Et alors ce gamin soudain à ses côtés
Sans rien dire et sans rien vouloir
Un peu maigre
éperdu
tout cassé
hors espoir
Les cheveux bruns bouclés
collés par la sueur
Les yeux bleus enfiévrés
Les joues tachées de terre
et de points de rousseur
Il a cherché sa main
s'est appuyé sur lui
a fermé ses paupièreres
et est resté ainsi
C'est en se balançant
qu'il appelait à l'aide
Avant arrière arrière avant
à la cadence de son sang
dans l'ordre gélifié
d'un instant suspendu
à une maman inconnue
Doigts croisés
Côte à côte
Ils se sont ressérrés
tous deux un peu plus forts
l'homme seul
et l'enfant fou abandonné


4


Plus tard ils sont partis
silencieux
droit devant
Ils étaient tous les deux
mais aussi tous ces gens
Ils étaient la douleur
le désordre
et le temps
cheminant au hasard
en direction de rien


5


Ils ont croisé
issus des fin-fonds de l'histoire
les fantômes glacés
d'improbables victoires
soldats perdus
héros vaincus
Horde tragique
et inconnue
bariolée de tristes couleurs
qui abandonnait la bataille
au rythme de ses longs tambours
Augustes harassés
sur deux files égales
souffrant
pleurant
sanglants
regard vide
et pas chancelants


6


Ni femme source
ni femme piège
pour leur dire à mi-voix
ce que disent les mères
ou les amantes passionnées
Pas de corps amoureux
Pas de tendres baisers
Pas de sanglots désespérés
Mais un compagnonage
à l'approche du port
entre l'enfant brisé
et l'homme pas très fort
Ils sont allés ainsi
s'avançant vers là-bas
en s'arrétant parfois
pour manger
pour dormir
dans la panique et les délires


7


Ils ont eu mal
à l'âme et dans le corps
au travers de ces villes
immenses et désertes
ouvertes aux quatre vents
Ces espaces vaincus
que des néons mourants
chamarraient en sinistres fêtes
Ils ont frôlé
des putains blêmes
dragant une dernière fois
Des travestis
Des masques blafards sous le fard
qui grimaçaient dans l'ombre noire
Ils ont connu
des campagnes lunaires
Adieu les champs
Adieu l'eau claire
Adieu la vie
Adieu l'amour
à l'heure des terres mortes
et des fermes abandonnées
Ce qui reste à survivre
n'a aucune importance
si c'est mourrir
à petit feu


8


Vers la nécropole sacrée
qui engloutit tous les mystères
Ils les ont retrouvées
ces idoles de pierre
ces tristes Dieux perdus
des vieux âges perdus
et ces Dieux oubliés
des peuples oubliés
Ces démiurges sanglants
nés de l'histoire des hommes
Ces empereurs de Chine
ces empereurs de Rome
là ne perdurait d'eux
que des stèles couchées
dans cet espace nu
où les dalles de marbre
étirées sous les herbes
sont rongées par l'éternité
Où les statues brisées
s'effritent à petit feu
vidées de sens
vidées d'espoir
Où les vieux palais se délitent
pauvres traces moisies
de règnes effacés


9


Des racines nouées
se tordaient dans ces ruines
Elles rampaient
roulaient
gangrènaient les vieux restes
qu'écrasait la forêt tragique
où naît et vient mourir le temps
Rien à croire
Rien à vouloir
Rien à aimer
ni saints ni anges ni démons
ni Allah et ni Trinité
Ils sont allés ainsi
Ils sont allés longtemps
traçant la route lentement
Parvenus au rivage
du vide et du néant
quand l'océan nargue la mer
leur horizon s'est effacé
Ils n'avaient laissé en arrière
sur la boule de terre
et à perte de vue
que leurs pas dans le sable
paraphant un désert
sous l'immensité crue


10


Un signe sidéral
transmutait le soleil
pulsion de mort
pulsion de vie
comme un appel
où comme un cri
dans l'univers
beaucoup trop grand
Etaient-ils vraiment deux
le gamin triste
et lui
Parcourait-il tout seul
sa vie en raccourci?
Qu'est-ce que c'est
l'âge du futur
et qu'est-ce que c'est
l'instant présent?
Qui entend ce coeur qui bat
du début à la fin des temps?


11


Des cadavres d'étoiles
parsemaient l'infini
L'ordre des choses signait l'azur
et les marques d'hier
disparaissaient sans fin
avalées par le vide
Même déguisés en Dieux
même déguisés en rois
ils n'auraient rien pu y changer
car l'histoire est écrite
les vrais combats perdus
les puissants trop puissants
Alors
leurs oreilles fermées
aux voix des faux prophètes
ils ont choisi d'en rester là
pendant que s'inscrivait
plus loin
on ne sait où
l'alphabet de la fin


12


Ainsi
Chacun devenu l'un
chacun devenu l'autre
ils ont laissé filer
le temps du dernier jour
tout doux
dans le corps qui s'endort
Tout doux
dans l'innocence encore
Enfin la terre a explosé
en un bout de seconde
et pour l'éternité